La littérature vient de retrouver une vieille passion : décider qui a le droit d’en faire.
Le 25 septembre 2026, l’Académie Goncourt a retiré de sa sélection C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien. L’affaire mêle des accusations d’usage de l’intelligence artificielle, contestées par l’auteur, et des accusations de plagiat concernant des textes antérieurs. Ces questions méritent d’être distinguées. Je ne dispose pas des éléments permettant de trancher ce dossier et je ne prétends pas le faire.
Mais la polémique soulève une question qui me concerne directement : peut-on utiliser l’intelligence artificielle pour écrire un roman et revendiquer un véritable travail de création ?
Ma réponse est oui.
Un oui assorti d’exigences. Certainement pas d’un permis de publier n’importe quoi.
Ce que je revendique
Je travaille sur Mystères de Catalogne, une série de romans où se croisent enquêtes, patrimoine, mémoire et secrets. Mon ambition est de donner envie de tourner les pages, de faire exister des personnages et de laisser quelque chose après la dernière phrase.
L’intelligence artificielle fait partie des moyens que j’utilise pour avancer dans ce travail.
Je ne considère pas cette utilisation comme une faute à confesser. En revanche, elle mérite d’être expliquée honnêtement. Il existe une différence considérable entre demander une correction, explorer plusieurs constructions narratives, faire produire un premier jet et accepter un texte entier sans véritable intervention.
Tout ranger sous la même étiquette empêche de comprendre ce qui se passe réellement.
Et lorsque l’outil participe à la rédaction, il faut pouvoir le dire. Le présenter alors comme un simple dictionnaire un peu bavard serait une façon commode d’esquiver le sujet.
L’auteur est aussi dans ses refus
On imagine volontiers l’écriture comme un mouvement continu : une personne s’assoit, trouve les mots et les dépose sur une page.
Il y a aussi tout le reste.
Choisir qui raconte. Décider ce qu’un personnage sait et ce qu’il croit savoir. Retarder une révélation. Renoncer à une scène spectaculaire parce qu’elle abîme la vraisemblance. Supprimer une belle phrase parce qu’elle sonne faux dans cette bouche-là.
Un roman prend forme à travers ces arbitrages.
L’outil peut proposer dix solutions. Il reste à comprendre pourquoi neuf ne conviennent pas. Et parfois pourquoi aucune ne convient.
Ce travail de sélection n’est pas automatiquement créatif : cliquer sur « accepter » ne suffit pas à faire naître une voix. Il le devient lorsque les choix répondent à une intention, se tiennent entre eux et transforment réellement le texte.
La quantité de propositions disponibles rend même cette exigence plus pressante. Quand les phrases arrivent facilement, il faut savoir lesquelles méritent de rester.
La Custodia : une organisation secrète, mais pour raconter quoi ?
Prenons un exemple dans l’univers de Mystères de Catalogne.
Une fraternité clandestine, des archives anciennes, des lieux chargés d’histoire : avec ces ingrédients, on peut fabriquer une intrigue. On peut aussi fabriquer une collection de clichés très convenablement rédigés.
Tout dépend de ce que l’on décide d’en faire.
Dans la Custodia, le savoir est fragmenté. Les personnages n’accèdent pas tous aux mêmes informations. Certains veulent préserver le secret ; d’autres estiment qu’il faut le révéler.
Ces choix engagent toute la construction du récit.
Si personne ne possède la totalité du savoir, l’enquête ne peut pas se résoudre simplement en trouvant le bon interlocuteur. Il faut confronter des fragments, interpréter des silences et évaluer des témoignages incomplets.
Si garder le secret et le révéler peuvent tous deux entraîner des conséquences graves, les personnages doivent prendre position. Le mystère devient aussi un conflit de valeurs.
Voilà le genre de décisions qui m’intéresse : celles qui font travailler ensemble l’intrigue, les personnages et le sens de l’histoire.
L’enjeu dépasse largement la production d’un paragraphe élégant.
Une plume ne propose pas d’intrigue
On pourrait plaisanter et demander s’il faudra bientôt revenir à la plume sur parchemin pour obtenir un certificat de pureté littéraire.
La plaisanterie me tente. L’argument, lui, a ses limites.
Une plume ne suggère pas une scène. Un traitement de texte ne propose pas spontanément une confrontation entre deux personnages. L’intelligence artificielle intervient dans la formulation et peut intervenir dans l’invention.
Cette différence existe. Je préfère l’examiner plutôt que la dissimuler derrière une comparaison confortable.
Elle oblige à poser des questions précises : quelle part du travail a été confiée à l’outil ? Qu’a-t-on conservé, transformé, vérifié ? Qui assume les incohérences, les facilités et les erreurs ?
Sur ce dernier point, ma réponse est simple : celui qui signe.
Je ne pourrai pas demander à un lecteur déçu d’adresser sa réclamation à un modèle de langage.
Le prestige ne remplace pas la lecture
Je comprends qu’un lecteur préfère une œuvre créée sans génération automatique de texte. Je comprends aussi les inquiétudes des auteurs concernant l’utilisation de leurs œuvres pour entraîner les modèles, leur rémunération ou l’uniformisation de la création.
Ces objections méritent mieux qu’un haussement d’épaules.
Mais je conteste l’idée que le mode de fabrication suffirait, à lui seul, à déterminer la valeur d’un livre.
Un roman écrit sans assistance peut être paresseux. Un roman élaboré avec ces outils peut faire l’objet d’un travail exigeant. Il faut regarder le résultat et pouvoir discuter de sa fabrication sans distribuer immédiatement des brevets de noblesse.
Le mauvais roman entièrement artisanal reste un mauvais roman. Il bénéficie simplement d’une excellente traçabilité.
Et le prestige d’une maison d’édition ne dispense pas davantage d’examiner ce qu’elle publie. L’exigence littéraire perd de sa force lorsqu’elle se transforme en contrôle des badges à l’entrée.
Ce que je dois au lecteur
Ma première ambition est de proposer des livres que des lecteurs auront plaisir à lire.
Cela ne signifie pas que tout se vaut dès lors que les pages se vendent. La cohérence, la singularité, le respect du lecteur et l’honnêteté sur ma démarche comptent aussi.
Je ne demande donc pas une indulgence particulière parce que j’utilise de nouveaux outils. Je ne demande pas non plus que chacun partage mon choix.
Je demande que l’on puisse juger le travail, en connaissance de cause.
Les personnages existent-ils ? Le suspense tient-il ? Les dialogues sonnent-ils juste ? L’histoire laisse-t-elle une émotion, une question, une envie de revenir ?
Ce sont des épreuves autrement plus intéressantes qu’un concours de vertu technologique.
J’assume mes outils. J’assume mes choix. Et surtout, j’assume le livre qui en résulte.
La signature sur la couverture engage quelqu’un. Pour moi, cette responsabilité reste entière.
Ouvrir une nouvelle enquête
Retrouve Jacques Cabregas, Alba Roig et les secrets de la Custodia dans la série Mystères de Catalogne.
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